L’autonomisation des femmes béninoises : lucidité sociale et solutions enracinées
1. Un contexte à lire sans naïveté
Au Bénin, l’autonomisation des femmes se déploie dans un tissu social dense où cohabitent traditions, modernité, religion et contraintes économiques. Toute analyse sérieuse doit tenir compte de ces dimensions, sans caricature ni stigmatisation, mais sans complaisance non plus.
Les femmes béninoises portent une part essentielle de l’économie réelle et de la stabilité familiale. Pourtant, leur marge de décision reste souvent limitée, non seulement par la pauvreté ou les normes coutumières, mais aussi par certains discours religieux contemporains qui influencent fortement les comportements sociaux.
2. Les freins religieux : un sujet sensible mais incontournable
Il serait malhonnête d’ignorer l’impact de certaines églises évangéliques rigoristes, dont les enseignements, dans certains cas, renforcent une vision de la femme fondée sur :
- la soumission totale à l’homme (époux, pasteur, figure masculine d’autorité),
- la sacralisation de la souffrance féminine comme preuve de foi ou de vertu,
- la disqualification implicite de l’autonomie économique féminine lorsqu’elle est perçue comme une menace pour l’ordre familial.
Il ne s’agit évidemment pas de mettre en cause la foi religieuse en tant que telle, ni l’ensemble des églises évangéliques, dont certaines jouent au contraire un rôle social positif. Le problème apparaît lorsque des interprétations littérales et dogmatiques des textes religieux :
- découragent les femmes de se former,
- culpabilisent celles qui entreprennent ou gagnent plus que leur conjoint,
- normalisent des rapports de domination, parfois au détriment de la santé, de l’éducation des enfants et de la cohésion familiale.
Un point critique mérite d’être posé clairement : aucun projet d’autonomisation économique ne peut réussir durablement s’il contredit frontalement les représentations spirituelles dominantes, sans dialogue ni médiation locale. L’enjeu n’est donc pas la confrontation, mais le travail patient avec des leaders religieux ouverts, capables de promouvoir une lecture plus équilibrée et contextualisée des rôles hommes-femmes.
3. Avancées réelles, mais encore fragiles
Les progrès observés ces dernières années sont indéniables : accès accru au microcrédit, structuration de coopératives féminines, meilleure scolarisation des filles, visibilité accrue des femmes dans certaines instances locales.
Mais ces avancées restent réversibles. Trop souvent, une femme économiquement autonome reste socialement dépendante : elle génère des revenus, mais ne décide pas de leur usage. C’est là une limite majeure de nombreux programmes qui confondent activité économique féminine et pouvoir réel de décision.
4. Exemples concrets de projets locaux qui fonctionnent

a) Coopératives de transformation agroalimentaire
Dans plusieurs communes rurales, des groupements féminins transforment le manioc (gari, tapioca), le soja ou le karité. Ces projets fonctionnent lorsqu’ils combinent :
- formation technique simple,
- gouvernance collective transparente,
- débouchés locaux réels (marchés, cantines scolaires, petites boutiques).
Là où les femmes maîtrisent toute la chaîne – production, transformation, vente – leur autonomie est réelle, pas seulement symbolique.

b) Épargne communautaire et tontines structurées
Les tontines féminines, lorsqu’elles sont sécurisées et accompagnées (alphabétisation financière, règles claires), constituent un puissant levier d’émancipation. Elles permettent :
- de lisser les chocs économiques,
- de financer des urgences de santé ou de scolarité,
- de réduire la dépendance vis-à-vis du conjoint ou de prêteurs informels.
Ces dispositifs, souvent ignorés des grands programmes internationaux, sont pourtant parmi les plus résilients.
c) Eau, hygiène et assainissement : un levier sous-estimé
Des projets locaux de gestion communautaire de l’eau, portés ou co-gérés par des femmes, ont un impact direct sur leur autonomie. Moins de temps passé à chercher l’eau signifie :
- plus de temps pour l’activité économique,
- moins de pénibilité physique,
- une meilleure santé familiale.
Lorsque les femmes participent à la gouvernance de ces infrastructures, leur légitimité sociale augmente fortement.

d) Formation par les pairs
Les projets les plus efficaces ne sont pas toujours les plus coûteux. Des femmes formées deviennent à leur tour formatrices dans leur communauté : transformation alimentaire, gestion de micro-activités, hygiène, droits fondamentaux. Cette approche horizontale réduit la méfiance et contourne certaines résistances religieuses ou culturelles.
Cette démarche est adoptée par de très nombreuses associations et ONG de femmes, avec lesquelles nous travaillons, un peu partout dans le Bénin.
5. Regard critique : ce qui doit évoluer
Trois points appellent une vigilance particulière :
- Ne pas isoler les femmes de leur environnement social : travailler uniquement avec elles, sans inclure hommes, leaders religieux ou autorités locales, crée des tensions contre-productives.
- Sortir d’une vision occidentalisée de l’émancipation : l’autonomie n’implique pas nécessairement rupture ou confrontation, mais capacité de choix réel.
- Soutenir les initiatives locales existantes plutôt que multiplier des projets exogènes à durée limitée.
6. Perspective
L’autonomisation des femmes béninoises ne se décrète pas. Elle se construit à l’intersection de l’économie, du social, du culturel et du spirituel. Les solutions durables sont déjà là, portées par des femmes elles-mêmes, souvent discrètes, pragmatiques et profondément ancrées dans leur communauté.
Le véritable enjeu est de leur donner de l’espace, du temps et de la légitimité, sans chercher à parler à leur place.
